Un numéro spécial (juin à septembre 2026) de Media and Communication, revue en accès libre, est consacré à un sujet majeur : Le journalisme en tant que contre-pouvoir scientifique : théories, pratiques et implications (j’ai traduit watchdog par contre-pouvoir scientifique). Une bonne présentation de ce travail dans Science et Vie.
C’est une revue en anglais en accès libre dont le propriétaire est à Lisbonne, Portugal. Les frais de traitement des articles sont de moins de 1 500 €. Il s’agit d’un numéro thématique avec 8 articles pour l’instant, et que j’ai lu cet été. Attendons un éditorial des rédactrices : Alice Fleerackers (Université d’Amsterdam) et An Nguyen (Bournemouth University). Il n’y a pas de contribution sur la France;
Notre relation est ambivalente avec les journalistes. Nous leur reprochons de simplifier, d’exagérer un résultat préliminaire, de titrer sur « la molécule miracle » à partir d’une étude chez la souris. Certains d’entre eux font un travail que nos institutions font mal : enquêter sur la science elle-même, sur ses fraudes, ses conflits d’intérêts, ses usages abusifs.

De la vulgarisation à l’enquête
Le journalisme scientifique a longtemps été un journalisme d’admiration : traduire, expliquer, célébrer. Le rôle de chien de garde, théorisé pour surveiller le pouvoir politique, a rarement été appliqué à la science. C’est le point de départ de l’article de cartographie d’Aljosha Karim Schapals et collègues (Queensland University of Technology), Shining Light on « Dark Science ». Ils définissent le journalisme de surveillance de la science comme toute forme d’examen critique de la production, de la communication et de l’usage des connaissances scientifiques. Leur constat est intéressant : ce travail ne se limite plus aux rédactions. Il est réalisé par un écosystème hétérogène de spécialistes de l’intégrité scientifique, d’organisations de vérification des faits, de groupes militants et de commentateurs très visibles sur les réseaux sociaux. Les auteurs distinguent cinq fonctions : les enquêteurs primaires, les plateformes « infrastructurelles », les intermédiaires qui traduisent, les organisations de vérification corrective, et les veilleurs fondés sur l’attention. Les lecteurs de ce blog reconnaîtront Retraction Watch, PubPeer ou les détectives de l’image : ce sont des chiens de garde, même s’ils ne sont pas journalistes.
Ce que le public attend
Markus Schug (Université d’Augsburg), dans Science Journalism on Controversial Fields, a interrogé des citoyens (entretiens et groupes de discussion) sur ce qu’ils attendent du journalisme scientifique dans des domaines controversés comme le climat ou la Covid-19. Les participants veulent que les journalistes révèlent les fautes et les violations des normes scientifiques dans les recherches qui fondent les décisions politiques. Une critique mal conduite peut alimenter la défiance envers la science et les médias. Les médecins qui ont vécu la pandémie savent combien cette ligne de crête est étroite.
Journalistes et services de communication : une dépendance inévitable
Marina Joubert et cinq coauteurs, dont Brian Lin d’EurekAlert! et Pampa Garcia Molina du Science Media Centre espagnol, proposent dans Beyond Amplifiers and Watchdogs de dépasser l’opposition entre services de communication des universités et journalistes. Les rédactions scientifiques s’appauvrissent tandis que les institutions investissent dans la communication stratégique, ce qui favorise l’emballement et la reprise quasi telle quelle des communiqués. Les auteurs voient ces tensions comme des conséquences structurelles plutôt que comme des fautes individuelles, et proposent quatre principes pour protéger un examen indépendant, qu’ils présentent comme une responsabilité partagée. Pour nous, la leçon est simple : chaque communiqué de presse que nous validons pour notre hôpital ou notre université fait partie du problème, ou de la solution.
Surveiller la science sous contrainte
Plusieurs articles montrent que ce journalisme est fragile. En Chine, Liu Yang et collègues ont analysé six controverses d’intégrité en recherche biomédicale dans Bounded Watchdogging. Ils décrivent un processus en quatre étapes : révélation initiale (souvent sur les plateformes), vérification et accumulation de preuves, intervention des médias, réponse institutionnelle.
En Ibéro-Amérique, Michele Catanzaro et Luiz Peres-Neto (Université autonome de Barcelone) ont interrogé 15 journalistes auteurs d’enquêtes en science, santé et technologie dans The Emerging Practices of Watchdog Science Journalists in Ibero-America. Ils décrivent une relation « trop proche pour être confortable » avec les scientifiques, et des obstacles : ingérence politique, manque de transparence, culture de rédaction peu favorable, financement précaire, instabilité professionnelle et psychologique. Aleida Rueda (UNAM, Mexique), forte de vingt ans de pratique, prolonge ce constat dans un commentaire, A Challenge of Broken Mirrors : formation insuffisante, posture de « pom-pom girl » des médias envers la science, liens entre propriétaires de médias et élites scientifiques. Elle ajoute un rôle : vérifier les arguments scientifiques invoqués pour prendre des décisions publiques.
Enfin, Oana Ometa (Université Babeș-Bolyai, Roumanie) a mené 12 entretiens avec des journalistes d’investigation roumains dans Resilience as a Structural Condition. Enquêter sur la santé publique, l’environnement ou l’intégrité académique expose à l’obstruction institutionnelle, au harcèlement, à l’épuisement professionnel, à l’anxiété et à la détresse morale. L’auteure plaide pour considérer la résilience comme une condition structurelle, pas comme une qualité individuelle. Les lanceurs d’alerte en intégrité scientifique, que j’ai côtoyés comme référent, vivent exactement la même chose.
Et notre communauté ?
Ce numéro suggère des réflexions pour notre communauté : Répondre aux journalistes qui enquêtent, même quand la question dérange. Refuser de parler laisse la place aux commentateurs les moins compétents. Déclarer ses liens d’intérêts de façon complète et compréhensible, et accepter qu’ils soient examinés. La typologie de l’équipe de Dortmund montre que tout ne se résume pas à l’argent. Relire avec exigence les communiqués de presse de nos institutions. L’emballement commence souvent chez nous, pas dans les rédactions. Soutenir ce journalisme, par nos abonnements et par notre reconnaissance publique. Une science qui n’accepte pas d’être surveillée perd la confiance qu’elle réclame.
Je remercie le collègue qui m’a permis de découvrir cette revue par un post LinkedIn
2 commentaires
Merci de cette recension instructive !
Je dirais cependant du « Journalisme » la même chose de de la « Science » : leur rôle n’est pas de dire une Vérité, mais de vérifier des faits, ce qui est moins aisé.
Quant aux journalistes et autres watchdogs, ils ne sont bien sûr ni meilleurs ni pires que les chercheurs et autres universitaires. Les productions des uns comme des autres doivent être regardées avec le même esprit critique. C’est sans doute pourquoi leur coopération est essentielle.
À mon sens, le problème des journalistes scientifiques est celui du bon sens et du scoop (qui vont dans des directions opposées), plus que celui de la science et de la vérité. Un exemple de prose journalistique dans un article sur le longévisme :
« La durée de vie moyenne a doublé depuis 1870, où elle atteignait à peine 40 ans, pourquoi ne
continuerait-elle pas sur cette lancée ? »
Où donc est le bon sens dans ce sophisme ? En revanche, quel scoop !
J’ai proposé un contre-exemple : « Entre le début du XXe et le début du XXIe siècle, les jupes des femmes ont raccourci de 60 cm environ (de la cheville à la mi-cuisse, en passant par le mi-mollet et le genou). Si cela continue “sur cette lancée”, elles raccourciront encore de 60 cm et s’arrêteront au niveau du nombril…
Depuis, nous sommes fâchés, ces journalistes et moi… J’ai osé me moquer.
Philippe Lazar, remarquable (et regretté) DG de l’Inserm à l’époque où je siégeais dans une Commission scientifique, nous disait de Jean-Yves Nau, alors journaliste médical au Monde, que c’était un monsieur devant lequel il fallait s’incliner jusqu’au sol en entrant dans son bureau, et le quitter en partant à reculons pour bien montrer que c’était lui le grand homme…
Pour paraphraser La Bruyère, je dirais qu’il y a de bons journalistes scientifiques, mais qu’ il n’y en a point d’excellents.