Vérité / Post vérité : excellent numéro de la revue Approches pour comprendre l’histoire de la post-vérité

Points clés

approchesJ’ai appris beaucoup de choses en lisant ce numéro d’Approches ! Entre les infox (fake news), terme à éviter, et les informations toxiques de l’Académie des technologies, il existe tous les concepts liés à la post-vérité. Nous avons présenté un ouvrage sur la post-vérité appliquée au discours scientifique, mais « Approches » nous apporte d’autres visions. L’histoire de cette revue publiant deux numéros par an est ici : Approches est une revue de sciences humaines, d’arts et de littérature née en 1974. Indépendante, la revue vise à éclairer le contemporain à distance d’une actualité éphémère, encourageant ainsi la pluralité des regards, des points de vue et des « approches ».

Des trucs vieux comme le monde

Dans le chapitre sur la pré-histoire de la post-vérité, nous apprenons que ce mot a été déclaré mot de l’année en 2016 par le Oxford Dictionary. Mais l’histoire est passionnante. Sun Tzu (VI ème siècle avant notre ère) préconisait la diffusion de fausses informations chez l’ennemi. Hitler, dans Mein Kampf, déclarait que pour réussir un mensonge devait être énorme. Ce chapitre évoque beaucoup l’historien Marc Bloch et Hannah Arendt (Le système totalitaire) avec des citations : les faits étaient traités comme si ce n’étaient pas des faits… toutes les vérités objectives sont sacrifiées aux exigences de la cohérence idéologique….

Le mot de l’année 2016 des Oxford Dictionaries est « post-vérité » – un adjectif défini comme « se rapportant à, ou désignant, des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ».

Des chapitres courts pour lire des réflexions en sciences sociales

Les titres et intertitres des 9 articles, écrits par des spécialistes, sont évocateurs, et j’en cite quelques uns : Pré-histoire de la post-vérité ; Fausseté de la « post-vérité » ; L’autorité du faux : images animées, IA et vérités sensibles (de Méliès à l’algorithme) ; La vérité désarmée : Camus, Orwell et la résistance du langage à l’ère du mensonge.

Des phrases glanées au fil de l’eau :

  • Les « faits alternatifs » de Trump peuvent apparaître comme la version clownesque de la désinformation russe, mais les deux participent de la même logique de travestissement de la vérité…..   Et environ la moitié de la population américaine prend pour vrai ce que nous savons faux. (page 15)
  • Méthode de l’inversion accusatoire décrite par Arendt (page 24) : Ainsi Poutine accuse-t-il le Président Zelensky d’être un « nazi » alors que c’est au contraire la Russie qui s’enfonce de plus en plus dans le totalitarisme par la terreur, la persécution, la propagande et la guerre.
  • Dimitri Medvedev en juin 2024 (page 26) : Nous devons transformer la vie des Occidentaux en un cauchemar permanent pour qu’ils ne puissent plus distinguer la fiction sauvage des réalités quotidiennes. 
  • Le moment actuel est celui de la « post-vérité » (page 47), on suppose que s’y propagent non seulement des mensonges mais l’indifférence à l’égard du vrai et du faux, soit l’indifférence à l’exigence d’avoir à établir ou rétablir cette distinction ainsi que les distinctions entre erreur et faute, entre mensonges, illusion et fiction, entre véracité et vérité, entre certitude et conviction.
  • La post-vérité marque le retour de spectres qu’Albert Camus et George Orwell avaient tenté d’exorciser dans les années cinquante. Leurs œuvres  rappellent que la démocratie ne repose pas seulement sur des institutions juridiques, mais bien sur une éthique du verbe : si le langage est corrompu, alors la pensée s’atrophie et deviennent possibles toutes les tyrannies, policières ou idéologiques (page 97).
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Un commentaire

  • Les mots engendrant la pensée, le malheur est qu’on emploie « vraiment » et « réellement » de manière indistincte dans le langage courant. S’il est banal de dire que la vérité est à la réalité ce que la croyance est au savoir, la culture à la nature, l’estimation à la mesure, il est moins fréquent d’observer que toute vérité est la propriété d’un groupe humain, alors que le réel n’appartient à personne.
    Ainsi, ce qu’on appelle aujourd’hui la post-vérité en pensant avoir découvert une nouveauté, n’est que cette pratique de manipulation politique, vieille comme le monde, qui consiste à imposer une croyance à une population peu éduquée. Lénine avait fort bien décrit la base de la recette : « donnez leur le mot à manger, ils avaleront l’idée. »

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