J’ai repris ci-dessus le titre d’un ouvrage qui m’a surpris par sa documentation, sa structure et sa lucidité. C’est très factuel pour présenter un sujet qui intrigue. Outre les pages du livre, il est intéressant de télécharger des compléments sous forme d’un PDF de 138 pages. Ce livre est un travail de qualité, avec des auteurs compétents. Il est publié par les Éditions Les Arènes (Paris) en mai 2026. Sur le site des Arènes, l’introduction est offerte. Il convient aux lecteurs non chercheurs (style facile), tout en étant aussi destiné aux chercheurs (sources citées).
Placebo, un mot-valise : pas du tout
Le livre ne donne pas une recette miracle, avec une définition simple, et c’est logique. Le sujet est complexe, et je ne le connaissais que très mal. J’ai beaucoup appris, en appréciant l’humour distillé dans certains phrases. J’ai découvert la société interdisciplinaire de recherche sur le placebo ou SIPS pour Society for Interdisciplinary Placebo Studies. C’est une société savante internationale avec son 6 ème congrès prévu en février 2027 à Sydney : An international association with the goal of understanding placebo and nocebo effects and their translation into healthcare and related fields. Il existe une base de plus de 5 000 articles et la recherche est active.
Il existe trois sens (page 103) pour y voir plus clair. :
1) le placebo comme comparateur dans l’essai contrôlé ;
2) le traitement placebo, le fameux traitement inerte ;
3) le placebo relationnel, c’est à dire la gamme des effets liés au contexte de la prise d’un traitement, en d’autres termes l’effet placebo.
En bref, sur la C4 : À la croisée de l’histoire, de la science et de l’éthique, ce livre démonte les idées reçues : le placebo n’est ni un mensonge ni une magie douce, mais une dimension essentielle du soin. Ses effets thérapeutiques sont bien réels et ils peuvent même être activés, sans illusion ni tromperie.
Cinq chapitres bien choisis
Le livre, bien qu’ayant 350 pages, se lit facilement. Bien présenté avec des encadrés, des exemples fréquents, je n’ai pas eu de difficultés pour le terminer pendant mes vacances. Les chapitres sont exhaustifs, documentés :
- De quoi placebo est-il le nom ? Ce chapitre permet de découvrir une histoire riche du placebo. C’est au moyen âge que le vrai père du placebo, natif de Syrie byzantine, a existé. Son nom traduit : Qusta fils de Luc de Baalbek. Des charlatans, du religieux, des mensonges, rationalité médicale, magie, émotions : tout y est dans cette histoire..
- Placebo, ritournelle de la médecine scientifique. « La médecine doit tout au placebo… ou presque » (page 97). Nous devons beaucoup au placebo avec un outillage thérapeutique : double ou triple insu, randomisation, comparaison.. Et le placebo est devenu un garant de la méthode scientifique ! Avec des références à Claude Bernard (page 57) : « Le prêtre parle au nom de Dieu, le savant doute au nom de la Nature » ; « La première qualité du savant est de savoir douter de ses propres résultats ». Je rejoins l’avis sur la doctrine homéopathique (page 75) : « Il y a consensus scientifique depuis quelques dizaines d’années sur le fait que l’homéopathie est un placebo fort bien troussé ». Hommage à Galien, Ambroise Paré, Pierre-Charles-Alexandre Louis, Broussais et bien d’autres (page 95).
- L’effet placebo à la loupe. Chapitre majeur avec ces intertitres : Vers les preuves d’un effet réel ; La réponse placebo ; La traque ; Comment ça marche ? ; Les facteurs contextuels ; Ce que le placebo peut et ne peut pas faire, et à qui ; Le placebo par procuration ; Comment apprivoiser le contexte (sans ce faire mordre). Ce chapitre invite à penser une ‘médecine augmentée’, loin du sempiternel découpage artificiel entre corps et esprit : une médecine qui interroge ce qui soigne vraiment, la place de l’émotion, de la croyance… et même du mensonge utile (page 14). En page 122, il y a deux définitions du placebo : celle de la SIPS et celle des auteurs en 9 lignes à découvrir.
- Nocebo : dark side of the mind. Une précaution en expliquant deux phénomènes voisins : la iatrogénie et le bruit de fond symptomatique. Chapitre bien fait qui nous fait découvrir tous les méfaits du nocebo, de description récente (années 1950 et surtout 1960 et 1980), avec plus de 1 500 publications depuis 25 ans. Des recettes bienvenues en page 269 et suivantes pour minimiser les effets nocebo (pour le patient et pour le soignant) et pour magnifier les effets placebo… bien dit et réaliste !
- Le placebo dans le soin contemporain. Les dilemmes éthiques sont intéressants, ainsi que de nouveaux enjeux. Mensonge et narration : les auteurs proposent de dire la vérité (page 209) : » Ce comprimé n’a pas de traitement actif, mais il peut tout de même aider en plus de votre traitement principal « . Equipoise, nudge voire violence sociale sont abordés. Excellentes réflexions sur le placebo qui serait révélateur d’un modèle sous tension, et symptôme d’un système en crise.. avec des références aux médecins sans chaussures de Mao Zedong, voire aux Homéopathes Sans Frontières et d’autres stratégies avec une tentation de low cost relationnel… Sévère mais juste, avec le faux débat des TAC (Thérapeutiques Alternatives et Complémentaires).
Page 301, ‘Le mot de la fin‘ est sage, avec cette phrase : « Le système de santé actuel a voulu du soin mais offre essentiellement des traitements et ne donne pas aux soignants la possibilité de porter avec un maximum de douceur les tracas de nos existences. L’objectif de cet ouvrage était de donner des leviers d’action, d’ « encapaciter » tout le monde, patients comme soignants, et de réhabiliter la part « placebo » dans la médecine scientifique sans l’abandonner aux marchands d’orviétan, aux trafiquants de corne de licorne ou de poudre de momie« .
Les auteurs (C4)
Richard Monvoisin est chercheur et enseignant de la pensée critique. Vulgarisateur reconnu, il explore depuis 25 ans les frontières entre sciences et croyances à l’université Grenoble- Alpes.
Léo Druart est docteur en sciences de la rééducation, chercheur à la faculté de médecine de Brown University (États-Unis) et à l’université d’Uppsala (Suède), il est expert du placebo, de ses mécanismes et de ses usages dans le soin.
Nicolas Pinsault est professeur à la faculté de médecine à l’université Grenoble- Alpes. Ses violons d’Ingres sont l’organisation des soins et la place des croyances en santé.
Je remercie la collègue qui m’a offert ce livre en remerciement d’une conférence.
2 commentaires
Malheureusement, le mésusage du mot placebo s’est imposé, rendant le concept biologique sous-jacent totalement confus et obligeant pour en parler à des contorsions sémantiques préjudiciables.
Ce qu’on peut qualifier de placebo ou nocebo est un EFFET mental mesurable par ses effets cliniques et parfois biologiques, ainsi que par l’imagerie cérébrale fonctionnelle, au cours d’un soin sans substrat matériel interventionnel ni principe actif pharmacologique. Cet effet peut d’ailleurs être lié à un effet Hawthorne, un effet Rosenthal (de type Pygmalion ou Golem), un effet de suggestion, d’anxiolyse au d’anxiogénie, tous effets qui coexistent avec une intervention de soin (sans compter les banales régression à la moyenne et dynamique pathologique).
En revanche dire « un placebo » relève d’une confusion fallacieuse entre l’effet et sa cause, comme si cette dernière était nécessairement un faux médicament. (On devrait alors pouvoir dire « un nocebo » !). L’effet placebo/nocebo est consubstantiel à toute action thérapeutique, sans exception. Et il se produit même quand le patient traité est informé du fait que ce qu’on lui donne n’est pas un principe actif ! Parfois même, la phrase suivante obtient des résultats étonnamment satisfaisants : « je vais vous prescrire un placebo en attendant, il ne contient pas de principe actif particulier mais qui donne parfois des résultats chez certains sujets ».
Une telle médication doit être appelée un « leurre pharmaceutique » (ou un leurre interventionnel, s’il s’agit d’un soin non pharmaceutique). C’est un outil de grande importance non seulement en médecine expérimentale, mais tout simplement en médecine courante. A ce propos, un essai contrôlé ne compare pas un soin spécifique avec un effet placebo, mais deux groupes exposés à un même effet même placebo/nocebo, auquel on associe soit un principe actif et soit un leurre.
Il est bien dommage qu’une utilisation aberrante du terme placebo galvaude la réalité de cet effet.
(NB. il y a bien entendu un fort corpus de preuves expérimentales de tout ce qui précède)
Merci pour ces commentaires très utiles et sages.