Il faudra encore du temps pour vérifier la validité des nombreux articles de l’IHU Méditerranée Infection (IHU-MI) de Marseille. Selon la base et la date de consultation, les données varient légèrement. Sur un site qui liste 865 articles dits problématiques, ce sont 73 qui ont été rétractés et il y a 268 mises en garde (Expression of concern). Selon RetractionWatch et son échelle des rétractations, Didier Raoult est en 8ème position des chercheurs ayant le plus d’articles rétractés, soit 62 au 29 août 2026. Tout ce travail d’analyse n’est pas fait par la nouvelle équipe de l’IHU, ni par des organismes publics comme l’ANSM, ni par les ministères qui auraient pu demander une évaluation, ni par la Coordination des Comités de Protection des Personnes qui est très concernée. Bien sûr, on va me dire que ce n’est pas dans leurs missions : triste réponse pour se dégager de toute responsabilité. La JDHU (Juridiction disciplinaire des personnels hospitalo-universitaires) a été mandatée par les ministres (Santé et Recherche) pour évaluer les comportements de 3 chercheurs de l’IHU-MI. Trois PU-PH de l’IHU-Mi ont été reçus, un rapport a été rendu aux ministres… mais rien de public. Ces PU-PH ne sont pas inquiétés et peuvent faire comme si tout était OK !!!
Félicitons une équipe de limiers qui ont été actifs pour signaler les articles douteux
C’est une publication du 12 août 2026 qui est bienvenue dans la revue Research Integrity and Peer Review. Le premier auteur, Fabrice Frank, est celui qui a compilé toutes ces données depuis 2020. Il a une base qui permet la traçabilité des données. E Bik est second auteur et tous sont connus pour leur intérêt dans la correction de la lit
térature. Dans la discussion, des regrets sont exprimés, en espérant que ce ne soit pas un épuisement. Regrets car l’IHU-Mi n’a pas collaboré aux corrections. Je traduis (merci DeepL) un paragraphe de la conclusion : Nous concluons que de graves préoccupations concernant le respect de l’éthique de la recherche ont persisté au sein de cet institut pendant des décennies et qu’il reste nécessaire de poursuivre la rectification des publications concernées. Cela va dans le sens du rapport du HCERES, qui recommandait que les auteurs et l’université participent au processus de rectification en contactant directement les rédacteurs en chef, une recommandation qui n’a pas encore été pleinement mise en œuvre. En outre, plusieurs avis de rétractation indiquent que les auteurs n’ont pas été en mesure de fournir les commentaires ou les pièces justificatives demandés. Certains éditeurs ont également indiqué que l’institut et son université d’accueil avaient présenté de manière erronée certains aspects de certains cas au cours des enquêtes éditoriales, dans le but d’empêcher les rétractations.
Un article précis avec toutes les données disponibles dans des suppléments et références
Je vous suggère de le lire, car tout est précis, décrivant un travail de 5 ans environ. La rédaction est prudente. Si vous n’avez pas le temps, voici la traduction de parties du résumé :
Méthodes : Nous avons évalué 2 674 publications sur l’IHU-MI identifiées via PubMed, Google Scholar, PubPeer et des recherches manuelles. Nous avons exclu les articles ne faisant pas état de recherches impliquant des participants humains, les articles mentionnant clairement des études rétrospectives sans faille éthique, ainsi que les articles pour lesquels des enquêtes éditoriales avaient dissipé nos inquiétudes. Nous avons comparé les articles restants au cadre juridique français applicable et, le cas échéant, aux autorisations éthiques obtenues par le biais de procédures de transparence publique ou d’autres sources.
Résultats : Nous avons identifié des problèmes d’ordre éthique ou juridique dans 853 articles provenant de cet institut. Parmi ceux-ci figuraient au moins 75 articles ayant fait l’objet d’une autorisation a posteriori, 194 décrivant des recherches menées à l’étranger sans mention des autorisations locales, 343 ne mentionnant aucune autorisation éthique, et 426 décrivant des prélèvements effectués sur des volontaires sains et suscitant des inquiétudes. Parmi les 374 articles pour lesquels nous avons obtenu les documents d’autorisation éthique cités, au moins 304, soit 81,3 %, décrivaient des prélèvements d’échantillons qui n’étaient pas couverts par l’autorisation correspondante. Depuis notre précédente enquête, les réponses des rédactions et des institutions ont conduit à 64 rétractations et 270 mises en garde, et ont permis de clarifier ou de corroborer bon nombre des préoccupations soulevées. Nous avons également constaté que le comité d’éthique local ayant délivré la plupart des autorisations n’était peut-être pas suffisamment indépendant des auteurs.
Quelques reprises dans la presse…
L‘article du Monde sur ces pratiques douteuses de l’IHU-MI se termine ainsi : Pierre-Edouard Fournier assure, lui, que « toutes les recommandations issues de ces rapports et des ministères de tutelle [recherche et santé] ont été mises en place et qu’aucun manquement en matière d’intégrité scientifique ou d’éthique n’a été relevé depuis ». Il note, avec une certaine ironie, que l’équipe de contrôleurs qui a été constituée pour s’en assurer « s’est construite grâce aux dérives passées de l’IHU ».
Le Parisien a aussi commenté ce travail. Bonne présentation par Jim.fr. Je ne sais pas si les télés en ont parlé !!!
Un commentaire
Soyons honnêtes : dans la très grande majorité des cas, ce qui est à présent reproché aux travaux de l’IHU est d’avoir utilisé des prélèvements microbiologiques pour analyser leur composition, isoler des espèces, caractériser leurs fonctions, évaluer leur lien avec des traits pathologiques, et de l’avoir fait sans une autorisation très explicite (des personnes et des autorités) pour procéder à ces analyses.
Il s’agissait, à l’époque de ces faits, d’une pratique qui semblait tolérée dans l’établissement faute de mise en demeure. Ces conduites étaient assurément répréhensibles vis-à-vis de la réglementation académique et de quelques exigences juridiques plus générales (même si ces dernières relèvent parfois de précautions dont on peut questionner la pertinence).
Néanmoins, c’est à mon sens galvauder la notion d’éthique que de l’appliquer à ces questions réglementaires indiscutablement importantes mais souvent très administratives. La bioéthique dans le domaine de la recherche est une chose bien particulière qui vise avant tout à protéger l’intégrité et la dignité des sujets (humains et animaux) impliqués dans l’expérimentation, même si l’expérimentateur est mû par les meilleures intentions.
Les patients qui ont été traités d’une manière quasi expérimentale, principalement lors de l’épidémie de covid 19, l’ont incontestablement été sans les précautions juridiques nécessaires et sans la rigueur justifiant l’intérêt scientifique des risques médicaux encourus. En outre ils ont certainement été trompés – bien qu’on puisse se demander si ce n’est pas dans la nature des essais contrôlés, on n’était justement pas du tout dans un tel contexte. Tout cela relevait de la bioéthique.
En revanche, les travaux de recherche sur des données (cliniques, d’imagerie, de laboratoire) posent des questions très différentes. La philosophie des autorités qui qualifient d’éthiques ces questions est hautement discutable. On pourrait plutôt plaider qu’il ne serait pas éthique de priver la communauté des considérables informations que recèlent les données, à conditions qu’elles soient correctement anonymisées et sécurisées – ce qui n’a rien à voir avec l’éthique.
La réglementation de la recherche est nécessaire et sa judiciarisation est inévitable, mais il faut suivre le conseil de Montesquieu et d’y toucher que la main tremblante. Quant à la bioéthique, c’est un sujet trop grave pour qu’on la laisse mettre à toutes les sauces.