Une histoire de sexe : les revues scientifiques peuvent être politiquement engagées

Je raconte rarement mon témoignage du licenciement brutal de George Lundberg, rédacteur en chef du JAMA en janvier 1999. J’ai été témoin de cette histoire car j’étais membre du JAMA Editorial Board, et nous avons été convoqués en urgence à Chicago. Cet épisode permet de montrer les relations entre le propriétaire d’une revue scientifique (ici l’American Medical Association AMA) et le rédacteur en chef de la revue, avec son comité de rédaction (ici George D Lundberg, rédacteur en chef du JAMA depuis 1982). Il y a les faits, la réalité et les coulisses… que je connais un peu.

Les faits : quelques semaines avant le procès de Bill Clinton (démocrate) vs Monica Lewinski pour des relations dites sexuelles, le JAMA publie le 20 janvier 1999 un brief report (3 pages) avec le titre interrogateur ‘Would You Say You « Had Sex » If . . . ?‘. Il s’agissait d’une enquête faite en 1991 auprès de 599 étudiants américains. Le résumé était clair, à savoir que 60 % des étudiants considéraient que les pratiques orales n’étaient pas des relations sexuelles (voir image). Le 15 janvier 1999, sur un coup de téléphone le matin tôt à son domicile, G Lundberg était prié de ne plus venir à son bureau. Le vice-président et CEO de l’AMA,jama lundberg sex Ratcliffe Anderson a confirmé son appel par un communiqué de presse dont je résume un passage ‘G Lundberg a menacé la tradition et l’intégrité du JAMA en intervenant dans un débat politique majeur qui n’a rien à voir avec la médecine‘. Le comité de rédaction, dont je faisais partie, a défendu G Lundberg et publié en mars, dans toutes les revues du groupe JAMA, un éditorial ‘JAMA and editorial independence‘. Puis en juin, RN Rosenberg et ER Anderson, au nom d’un groupe de signataires, ont décrit la nouvelle organisation du JAMA pour préserver l’indépendance du rédacteur en chef…. en mettant en place un JOC (Journal Oversight Committee) qui existe encore. En 2022, je suis toujours en contact irrégulier avec certains des protagonistes, dont G Lundberg…

La vie réelle : comment une enquête de 1991 a été publiée 8 ans plus tard, et juste avant le procès ? L’article aurait été soumis spontanément au JAMA. La lecture fine de l’article questionne sur quelques points. Pourquoi, à la fin, est-il précisé que les étudiants interrogés étaient plutôt républicains que démocrates ? Les relations entre un rédacteur en chef sensé être éditorialement libre et le propriétaire sont complexes, y compris pour les revues scientifiques. Dans ce cas, G Lundberg était démocrate et R Anderson républicain (comme l’AMA ?). L’article a été cité 351 fois (novembre 2022), et a été très commenté. L’auteure, JM Reinisch, en novembre 1999, s’est défendue sur l’ancienneté des données,  sans expliquer pourquoi la soumission a été faite fin 1998..   G Lundberg ne s’est pas exprimé sur cette ‘coïncidence’. Les conditions financières du licenciement n’ont pas été publiques. J’ai d’autres exemples de ce type.

La vie des revues : depuis cette affaire, les instructions aux auteurs du JAMA ont un paragraphe intitulé Timeliness of data qui précise qui précise que si les données ont plus de 5 ans (c’était 4 ans au départ), les auteurs doivent justifier cette situation. Voici ce paragraphe :

Research reports should be timely and current and should be based on data collected as recently as possible. Manuscripts based on data from randomized clinical trials should be reported as soon as possible after the trial has ended, ideally within 1 year after follow-up has been completed.

For cohort studies, the date of final follow-up should be no more than 5 years before manuscript submission. Likewise, data used in case-control or cross-sectional studies should have been collected as recently as possible, but no more than 5 years before manuscript submission. Manuscripts in which the most recent data have been collected more than 5 years ago ordinarily will receive lower priority for publication; thus, authors of such manuscripts should provide a detailed explanation of the relevance of the information in light of current knowledge and medical practice as well as the most recent date(s) of analysis of the study

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Un commentaire

  • Je ne connaissais pas l’histoire mais, oui, les revues médicales peuvent être « politiquement » engagées, d’autant plus que, si j’ai bien compris, Lundberg n’a fait que publier une enquête, sans donner son opinion, même si cette enquête est arrivée à point nommé.
    Je n’hésite pas, personnellement, à être « politiquement incorrect » dans mes billets… souvent contre la respectable « opinion publique »

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