Dans ce BMJ de Noël, j’ai été surpris par un article consacré à un phénomène rampant, mal connu, mais qui menace les démocraties : la polarisation de nos sociétés. C’est dans tous les domaines, et en particulier en médecine. Voici le titre :

L’article décrit comment la polarisation dans les controverses médicales (dépistage, vaccination, fin de vie, avortement, télémédecine) fragilise l’évaluation collective des interventions, et propose des pistes pour ré‑ouvrir un espace de délibération partagée. Dans le rapport de janvier 2025 du World Economic Forum qui place la désinformation comme premier risque mondial, il y a une définition de la ‘Societal polarization’ : Present or perceived ideological and cultural divisions within and across communities leading to declining social stability, gridlocks in decision-making, economic disruption and increased political polarization. Cela sous-entend ensuite une mise en cause de la démocratie.
L’autrice, Elspeth Davies, est senior researcher à l’université d’Oxford, avec une formation d’anthropologiste. Voici quelques réflexions, avec l’aide PerplexityPro.
Résumé de l’article
- L’autrice définit la polarisation comme une distribution des acteurs en positions opposées, sans sentiment de terrain commun, ce qui conduit à l’absence d’engagement réel entre personnes en désaccord.
- Elle prend le dépistage précoce (surtout du cancer) comme cas d’école : d’un côté, une vision « guerre contre le cancer » centrée sur l’intervention la plus précoce possible ; de l’autre, les critiques du surdiagnostic et du « too much medicine » qui soulignent les dangers de la médicalisation et des traitements inutiles.
- Dans ce contexte, les échanges deviennent agressifs, avec insultes réciproques (« nihilistes », « complotistes », « brainwashed », « stupides »), et les camps se structurent en silos (réseaux, congrès, corpus bibliographiques séparés), ce qui nuit à la capacité du champ à évaluer honnêtement bénéfices et risques.
- Ces conflits portent autant sur des valeurs (ce qu’est une bonne vie, ce qu’on considère comme maladie, où placer la frontière entre vécu ordinaire et pathologique) que sur des données.
- Pour dépasser la polarisation, l’autrice propose :
- de parler de spectre plutôt que de camps opposés ;
- de revisiter le langage (par ex. parler de « diagnostic optimal » plutôt que seulement de « dépistage précoce » ou de « surdiagnostic ») ;
- de pratiquer l’écoute active, la mise à la place de l’autre, et la clarification explicite de ce sur quoi portent vraiment les désaccords.
Risques pour la démocratie
Même si l’article ne parle pas directement de démocratie politique, plusieurs risques en découlent logiquement :
- Érosion de l’espace délibératif : quand les conflits médicaux sont encodés comme des « guerres » (pro‑/anti‑), on importe dans la sphère scientifique la logique de camp propre à la politique agonistique, ce qui réduit la possibilité de compromis et de décisions partagées. Dans des démocraties où la santé publique est très politisée (vaccins, pandémie, bioéthique), cela alimente la fragmentation de l’opinion et la méfiance envers les institutions.
- Captation par des entrepreneurs de cause : la polarisation médicale offre un terrain fertile aux acteurs qui simplifient les débats en narratifs moraux manichéens (« eux » contre « nous »), ce qui peut ensuite être exploité électoralement ou économiquement (mouvements antivax, partis populistes, groupes d’influence industriels).
- Affaiblissement de l’expertise : si les professionnels de santé eux‑mêmes fonctionnent en silos antagonistes, ils peinent à donner au public une image de désaccords légitimes mais régulés, ce qui contribue au sentiment que « tout se vaut » et nourrit le relativisme et la défiance, deux menaces classiques pour les processus délibératifs démocratiques.
- Difficulté à concevoir des politiques de compromis : la santé publique démocratique repose sur des arbitrages (par ex. programmes de dépistage avec information loyale, consentement, ajustement des seuils). Une polarisation rigide rend ces compromis politiquement plus coûteux et favorise des décisions brutales (retrait ou imposition autoritaire) plutôt que des ajustements fins.
Commentaire sur la situation française
En France, on retrouve plusieurs traits décrits dans l’article, avec des spécificités :
- Controverses très polarisées :
- Vaccination (notamment COVID, mais aussi HPV), santé environnementale (pesticides, ondes, perturbateurs endocriniens), fin de vie, soins trans, dépistage (cancer de la prostate, sein, etc.) se structurent souvent en oppositions binaires dans l’espace médiatique (plateaux TV, réseaux sociaux), où la nuance est peu valorisée.
- Des réseaux, congrès et revues se parlent peu entre eux (par exemple autour des médecines complémentaires, ou de certains champs de la santé environnementale), ce qui rappelle les « silos » décrits par Davies.
- Effet sur la confiance et le débat public :
- La crise COVID a cristallisé une polarisation forte entre experts médiatisés, avec parfois attaques ad hominem, remises en cause globales de l’intégrité, puis judiciarisation (plaintes, commissions d’enquête), ce qui a durablement affecté le crédit accordé à la parole scientifique dans une partie de la population.
- Les débats sur le dépistage et le surdiagnostic sont restés plus confinés au champ professionnel, mais là aussi on retrouve des lignes de fracture entre discours institutionnel (INCa, HAS) et certains groupes de cliniciens ou de patients plus critiques.
- Risques démocratiques spécifiques :
- Dans un contexte de polarisation politique accrue et de montée de formations extrêmes, la santé devient un terrain de mobilisation identitaire (libertés individuelles vs État sanitaire, suspicion vis‑à‑vis des élites, etc.). Cela peut conduire à des politiques de santé moins fondées sur l’expertise et davantage sur la gestion de clivages électoraux.
- La faible culture de délibération structurée entre parties prenantes (patients, soignants, chercheurs, associations, élus) favorise des séquences de crise (citoyens saisis ex post, consultations plus symboliques que co‑décisionnelles), alors que l’article plaide implicitement pour des espaces où les valeurs en jeu sont explicitées et discutées.
- Éléments positifs et leviers :
- Des outils existent (comités d’éthique, CCNE, conventions citoyennes, conférences de consensus, instances comme la HAS) qui pourraient être davantage utilisés pour faire ce que Davies recommande : expliciter les valeurs, reconnaître la pluralité des positions légitimes, et construire du langage commun (par exemple autour de « bénéfice net », de « décision partagée », de « diagnostic pertinent » plutôt que d’oppositions caricaturales).
- Le développement de formations à la communication dans l’incertitude, à la décision partagée, et à l’écoute des patients serait un moyen concret de limiter la traduction des désaccords épistémiques en guerres de camps, et donc de réduire leur potentiel déstabilisateur pour la confiance démocratique.
En résumé, l’article met en lumière comment la polarisation en médecine est nourrie par des désaccords éthiques sous‑jacents et par des pratiques discursives guerrières, et propose de revenir à l’écoute, au langage et à la reconnaissance des valeurs pour restaurer un espace de discussion ; transposé à la France, cela rejoint les débats actuels sur le rôle de l’expertise, la place des citoyens et la capacité des institutions à organiser des controverses de façon démocratiquement productive plutôt que polarisante.





2 commentaires
Accepter la controverse et fuir la polémique est la difficulté de tous les débats, en science comme ailleurs.
La controverse se résout par l’obtention de données factuelles, tandis que la polémique repose sur des idées par nature invérifiables.
Discuter la valeur des positions purement passionnelles ne fait qu’exciter le fanatisme ce ceux qui les défendent, tandis qu’analyser méthodiquement les faits disponibles incite à travailler pour établir ceux qui ne le sont pas.
Sujet certes bien banal, mais éternel !
Bertrand Russell
• Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance, c’est la certitude.
Au delà d’une causalité liée à l’intérêt et à l’égo, dans le « bruit » du monde actuel, il est peut être possible que ce besoin d’appartenance à un « camp » soit une réponse psychique à l’insécurité, voire à l’angoisse de l’incertitude et à l’acceptation de la nuance ou du probabilisme.