Cette question est vraiment complexe ! Cet article a été publié par Research Ethics (SAGE publisher) le 8 juillet 2025, par deux auteurs de Corée du Sud, et il est en accès libre (15 pages PDF).
Vous connaissez Tuskegee ?
Il s’agit d’une étude clinique faite par des médecins américains pour mieux connaître l’évolution de la syphilis lorsqu’elle n’est pas traitée, réalisée sans en informer les sujets, sous couvert d’une prise en charge médicale par le gouvernement américain. C’est en Alabama et l’étude a débuté en 1932 pour se terminer en 1972. En 1940/1943, la pénicilline était montrée efficace, mais n’a pas été utilisée dans cette étude observationnelle avec 600 métayers afro-américain. Vous aurez toutes informations sur Wikipédia et dans des livres, etc… Ce scandale est à l’origine du rapport Belmont (1979) qui a posé les bases éthiques de la recherche clinique.
L’étude Tuskegee a donné lieu à 19 publications (13 revues concernées) entre 1936 et 1972 dans des revues que qualité : que faut-il faire avec ces publications qui ne mentionnent ni précautions éthiques, ni commentaires à posteriori sur ces pratiques. Pour corriger la littérature, il y a trois possibilités : erratum, mise en garde ou rétractation de l’article. Aucun des 19 article n’a été rétracté ou mis en garde… Certains sont en accès libre. J’ai été intéressé par ce que j’ai lu : les 19 sont décrits dans l’article de Research Ethics… gros travail.
Que faire de publications sur des recherches qui datent de plus de 50 ans, reposent sur des expériences clairement contraires à l’éthique menées sur des sujets humains, et ont déjà été retirées de facto sur la base de l’avis unanime de la communauté scientifique ?
La discussion est très très intéressante et je ne sais pas quoi proposer. Pour les auteurs : À notre avis, les revues doivent trouver un équilibre entre les risques de déhistoricisation et d’occultation de ces publications et la visibilité offerte par la transformation numérique de l’édition de revues.
J’ai lu au hasard certains articles dont l’un (1953) dans Public Health Reports qui se termine ainsi : « Les avancées en 
Les auteurs militent pour établir des recommandations sur une conduite à tenir pour ces situations plutôt que des décisions arbitraires cas par cas. Si on commence à rétracter les recherches sans autorisations légitimes de comités d’éthique, ne comptez pas sur moi mais je serai très intéressé par l’observation de ces décisions….
Des lignes directrices seraient bienvenues pour ces anciens articles
Traduction en français du résumé : La recherche universitaire des années passées fait de plus en plus l’objet d’un examen approfondi pour diverses raisons. S’il est impératif que les études erronées fondées sur des fautes de recherche évidentes fassent l’objet d’avis de rétractation ou d’expressions d’inquiétude, on ne sait pas très bien dans quelle mesure ces mesures correctives s’appliquent aux recherches publiées qui sont historiques, fondées sur des expériences humaines clairement contraires à l’éthique, et déjà rétractées de facto sur la base d’opinions unanimes au sein de la communauté universitaire. La controverse sur l’utilisation de spécimens obtenus de manière non éthique et des données qui en découlent pour la recherche et l’éducation n’est pas nouvelle en bioéthique, mais le projet du service de santé publique américain, l’étude Tuskegee sur la syphilis non traitée (TS), n’a pas fait l’objet d’un tel examen. Nous avons identifié 19 articles publiés sous 13 titres de revues différentes entre 1936 et 1973, qui décrivent les résultats de l’étude TS. Nous avons examiné les archives des revues et constaté qu’aucune des 19 publications dérivées de la TS n’avait fait l’objet d’un avis de rétractation ou d’une mise en garde. Seule une de ces publications est accompagnée d’un commentaire dans son contexte de publication en ligne. Nous avons discuté de diverses options pour modifier éventuellement les archives des revues contenant des publications de TS, et nous avons examiné les lignes directrices du CIOMS, de COPE et de l’ICMJE. Nous suggérons que les revues académiques établissent une politique et des lignes directrices claires concernant les publications basées sur des recherches contraires à l’éthique, qu’elles émettent une rétractation pour les recherches contraires à l’éthique, aussi claire que la politique concernant les fautes de recherche, et qu’elles mettent en place une procédure de rétractation pour les recherches contraires à l’éthique, aussi claire que la procédure de rétractation pour les fautes de recherche.



Un commentaire
Rétracter de toute bibliothèque immédiatement, totalement et définitivement un texte reconnu frauduleux est une exigence certaine ; néanmoins il semble utile de le conserver dans une base documentaire spécialement établie à cet effet, comme preuve judiciaire et comme archive pour les historiens.
Rétracter un texte erroné est aussi nécessaire, mais sans doute d’une autre manière ; il faut bien entendu veiller à ce que ses résultats et conclusions soient exclus des données scientifiques, mais les erreurs commises doivent être accessibles aux chercheurs car elles sont une source essentielle d’amélioration des pratiques en illustrant concrètement les innombrables biais et malfaçons qui compromettent la qualité scientifique. Là encore, il me semble qu’une base documentaire spéciale doit être constituée – car la culture de l’erreur, fondement de l’instruction, reste malheureusement le parent pauvre de la cognition dans tous les domaines.
Enfin, la troisième situation justement évoquée est celle de l’impropriété éthique. Il est difficile d’amalgamer ce problème avec les deux précédents pour diverses raisons. Une de ces raisons est que des travaux considérés comme contraires à l’éthique ici et maintenant ne le sont pas nécessairement, ne l’ont pas été ou ne le seront pas en d’autre lieux et autres temps ; la prétention générale à imposer une morale universelle n’est pas exempte de risques. Une autre raison est que, tout au long de l’histoire des sciences, beaucoup de résultats obtenus dans des conditions incompatibles avec nos exigences ont apporté des enseignements factuels qui, malgré le contexte de leur obtention, restent utilisés – même quand on voudrait les effacer.
Les questions posées par le concept de bioéthique dépassent largement celle du souhait d’effacer l’existence des travaux anciens jugés inacceptables ici et maintenant. Et cette question d’effacer de l’histoire ce qui est jugé inacceptable ici et maintenant dépasse largement le domaine de la bioéthique. Bien des ouvrages ont été écrits à ce propos et, au sein la diversité politique et idéologique du monde, bien des exemples pourraient nous inciter à une prudente modestie.